1978 - La rencontre




Cela devait faire près de trois ans que je connaissais Martine, car nous étions tous deux internes au CHU d'Angers, elle en Pharmacie, moi en Médecine. J'avais d'emblée été fasciné par cette  grande et belle fille, débordante de gaîté, toujours naturelle et spontanée. Nous n'évoluions pas dans les mêmes groupes (le "clan" des pharmaciens était assez soudé) mais, à l'occasion de quelques sorties, nous avions pu nous croiser et passer même quelques moments dans sa petite maison de la rue Jeanne d'Arc.
Sur cette photo de 1978, nous sommes encore bien éloignés l'un de l'autre (il faut dire que mon affreuse barbe n'arrange rien !).




Mes tentatives de l'approcher étaient bien timides et maladroites...





En vue de la préparation de la "Revue d' Internat", nous avions fait l'acquisition d'une "sono", un piano électrique, une batterie... et le bureau de l'internat abritait tout ce matériel, pour les préparatifs et les répétitions. Quelques internes musiciens venaient de temps à autre exercer leurs talents, et Martine montait parfois jouer du piano quelques instants au moment des pauses.

Étant délégué des Internes, je lui ouvrais le local, et je faisais mine, pendant qu'elle jouait, de m'affairer très sérieusement, classant des documents, préparant des courriers... mais j'adorais la voir jouer, et je n'en manquais pas une note.
J'essayais aussi d'engager un peu la conversation et j'ai même réussi, un beau jour, à poser furtivement la main sur son épaule, en un geste amical qui se voulait banal mais que je préparais depuis des semaines !
C'est elle même qui, très récemment, dans ses derniers jours d'hôpital, m'a rappelé cet épisode - preuve qu'un courant était passé, même si cela n'a pas eu de suite immédiate.





Dans les mois qui ont suivi, les choses n'ont pas beaucoup évolué : une sortie à deux au restaurant, un soir (bon restau, mais, ce soir de semaine, nous étions seuls dans la salle et le personnel attendait notre départ en retournant les chaises sur les tables - on aurait pu rêver d'un cadre plus romantique).



A la pentecôte 1878, nous avons fait, en petit groupe, un voyage à Nîmes pour la Féria. Martine et la soeur d'un collègue interne, qui était du voyage, ont dormi au "Mazet" de Pierre Gibbe, en pleine garrigue.

Mais les choses en sont restées là. Peut-être n'étions-nous pas prêts, l'un ou l'autre - ou l'un et l'autre ? Au premier septembre 1979, je quittais Angers pour effectuer ma dernière année d'internat au CHU de Nîmes, et je croyais la page tournée.


Sur cette photo prise lors d'une fête costumé à l'internat, aussi en 1978, je fais manifestement une tentative de rapprochement, mais la barbe (authentique) est certainement un bon répulsif...

Quelques mois plus tard, cependant, je me souviens de m'être dit tout à coup, une fin d'après-midi dans mon bureau à la Faculté : "Est-ce que je vais continuer longtemps comme cela ? A poursuivre des rêves et des chimères alors que la Vérité est devant moi ?".

J'ai aussitôt décroché mon téléphone et appelé notre amie commune Mona (qui était aussi interne en pharmacie au CHU d'Angers), pour lui annoncer que je pensais "monter" prochainement à Angers, où j'étais invité à participer à un congrès. Mona a parfaitement saisi l'allusion, et m'a aussitôt proposé d'organiser chez elle un petit repas de retrouvailles. Je me suis alors jeté à l'eau et lui ai dit que j'aimerais beaucoup que Martine soit présente. Il me semble qu'elle a aussi parfaitement compris, et Martine était effectivement présente.

Excellent repas, super ambiance... mais j'attendais la fin. Sur le parking, au moment de se séparer, j'attendais que tous soient partis pour me retrouver seul avec Martine.
Et elle est restée, après tous les autres...
Et nous nous sommes retrouvés tous deux, enfin seuls.

Je ne sais plus ce que j'ai bafouillé alors... Probablement que j'étais très content de la revoir, avec une emphase sur le "très".
Quoiqu'il en soit, elle me propose de poursuivre la discussion un moment dans sa petite maison, à quelques pas de là.
Ce que nous faisons.

Je nous revois encore, sur son petit canapé, buvant une tisane, et discutant de tout et de rien.
Puis de rien !
Par un étrange phénomène, je me retrouve tout prêt d'elle - une main qui se glisse sur l'épaule - une joue qui se rapproche - un premier baiser timide...
Enfin un vrai baiser, tout simple et naturel, sage et chaste (sur la bouche, tout de même) mais qui se prolonge toute la nuit.

Au petit matin, nous sommes encore là, assis, enlacés.

Un café, et nous partons dans sa petite R6 en promenade dans la campagne voisine. Quelques pas dans les champs, mais l'hiver est là et la bise est glacée. Nous nous réfugions dans sa voiture, pour un nouveau et long baiser, et nous continuons ainsi jusqu'au soir, où je dois reprendre la route et rouler toute la nuit pour rentrer à Nîmes.

Je n'avais jamais fait cette route le cœur si léger !

Ensuite, tout s'enchaîne. Je profite de mes déplacements pour retrouver Martine :
Une fois à Paris, pour un congrès de l'intersyndicale des internes de CHU (nous nous retrouvons d'abord dans un très grand hôtel parisien où les organisateurs avaient fait une réservation, mais le cadre froid et pompeux nous déplait - nous passons les deux nuits suivantes dans le petit studio que lui prête son amie Christine). Le collègue interne qui faisait le voyage avec moi m'a raconté avec amusement, des années plus tard, qu'il avait alors compris pourquoi j'étais si impatient en descendant d'avion, et en bus, dans les embouteillages parisiens.
Une fois à Tours, pour une réunion de Société "Savante" (nous nous retrouvons à l'hôtel).


En quittant Tours, Martine me fait ses adieux pour quelques mois - ou plus - elle ne sait pas : elle a décidé de partir faire un remplacement de pharmacien loin, dans les îles (à la Réunion, je crois), et dois prendre l'avion quelques jours plus tard.
Je suis triste, meurtri, et un peu inquiet.
Tout cela n'était-il qu'un rêve ?

Le lendemain de son départ, je prends mon courage à deux mains et téléphone à sa mère, que je ne connaissais pas encore. Je me présente, et lui demande des nouvelles de Martine : Est-elle bien arrivée ? Tout se passe-t-il bien ?

J'entends sa mère me répondre "Oui, tout va bien - Enfin, non, Euh - Je vous la passe".

Je crois rêver, mais c'est bien Martine que j'entends au téléphone. Au dernier moment, elle a renoncé à partir. La version officielle est que le pharmacien qu'elle devrait remplacer n'a pas tenu ses engagements (question de logement ou je ne sais quoi), et qu'elle a donc changé d'avis. Je me suis toujours plu à croire que ce n'était pas la seule raison.

Quelques jours plus tard, Martine m'annonce qu'elle descend me rejoindre.

Je l'attends donc, le jour prévu, mais pas de nouvelle. Je m'inquiète, mais n'ai aucun moyen de la joindre pendant son périple.
La nuit se passe : pas de Martine.
Je désespère, craignant qu'elle ait à nouveau changé d'avis.
Mais elle arrive, le lendemain soir, ayant fait une halte chez des amis dans la région Lyonnaise.

Dès lors, nous ne nous quittons plus, ou presque. Nous vivons tous deux dans ma petite chambre d'internat, fenêtres et volets fermés jour et nuit car la rue est très bruyante. Martine improvise de petits repas dont je goût et l'odeur restent dans mes souvenirs et me plongent dans une grande nostalgie.

L'été arrive. Dès la fin de semaine, nous filons soit au bord du Gardon, soit à la plage (dans les deux cas pour des baignades naturistes). Lors de la première de ces sorties, nous emportons un petit pique-nique, et Martine achète des cerises. J'ai su ce jour là qu'elle adorait les cerises : il n'en restait plus une à l'arrivée !

Nous profitons de chaque instant : lorsque je parviens à sortir du travail "pas trop tard", nous filons à la plage pour y passer la fin d'après-midi, de 18 ou 19h à 21h : le paradis (la plage pour nous deux, et le soleil qui s'attarde).
Mona nous rejoint quelques jours, et les gorges du Gardon résonnent encore de ses exclamations lorsqu'elle a pris son premier bain naturiste dans l'eau très fraîche apportée par les résurgences.

Encore une séparation, pourtant : Martine me quitte pour un mois, afin d'aller en Corse s'occuper de son neveu Martin, âgé de quelques mois. J'ai compris alors qu'elle adorait les enfants (les cerises aussi, mais ça ne se compare pas !).



Nous échangeons pendant cette absence quelques courriers enflammés, et j'ai eu la surprise, l'autre jour, en rangeant les documents familiaux, de constater que Martine les avait conservés.
Peut-être m'aimait-elle ?








Comments