05 - Juin 2009 : Les derniers instants

N'allez pas plus loin : la lecture de ce qui suit ne peut que vous troubler ou vous gêner.
Il faut pourtant que je l'écrive, car ces dernières heures de Martine me hantent...



Vendredi 19 juin :
Depuis quelques jours, nous sentions bien, avec l'équipe médicale et infirmière d'hospitalisation à domicile, que la situation nous échappait. Martine était de plus en plus faible, ne pouvant plus se lever du lit, et, si elle n'était pas dans l'état de confusion que nous avions connu, quelques semaines auparavant, lors du premier épisode d'encéphalopathie, son état de conscience était fluctuant, jour et nuit, sans rythme précis. Tantôt somnolente, tantôt léthargique, elle refaisait surface de temps à autre lorsqu'une douleur ou une sensation d'inconfort venait la stimuler. Elle me répondait peu ou pas, ma voix lui étant familière, mais réagissait mieux à la voix du médecin ou des infirmiers, et pouvait alors échanger quelques mots.

Ayant "bouclé" et remis son mémoire, Clémence avait obtenu du responsable pédagogique de pouvoir en effectuer la présentation orale non pas à Shanghai ce vendredi, comme prévu, mais "à une date ultérieure", à Paris. Elle avait bien compris, à mes précédents courriels, que l'état de Santé de Martine était désormais critique. Une nouvelle fois, elle avait fait ses valises à la hâte, expédié par colis postal le surplus, et pris l'avion pour arriver jeudi soir à Montpellier, où Guillaume était venu l'accueillir. Il était convenu qu'elle rejoindrait Nîmes vendredi matin, d'une façon ou d'une autre.
En fait, il lui aurait été difficile de prendre le train, ses valises étant trop lourdes et encombrantes. J'ai donc profité de la présence de l'aide ménagère, de 10h à 12h, pour faire un aller-retour à Montpellier, où j'ai pu la récupérer et être de retour à la maison en moins d'une heure et vingt minutes.

Clémence s'est, aussitôt arrivée, rendue au chevet de sa mère, qui l'a reconnue et accueillie avec joie, et lui a même adressé quelques mots, avant de retomber dans une demi-léthargie.
En milieu d'après-midi, l'infirmier venu pour les soins et la toilette, a appelé Clémence car Martine était à nouveau consciente, et elles ont pu parler encore quelques instants.

En fin d'après-midi, lors de la dernière visite infirmière, son état était cependant de plus en plus préoccupant: la tension artérielle baissait peu à peu, la glycémie descendait lentement mais inexorablement. Avec l'infirmière, nous avons essayé de lui faire prendre un peu de sirop de cassis, pour éviter l'hypoglycémie, mais elle n'a pu en ingérer qu'une ou deux gorgées, et n'a par la suite rien pu boire ni manger.
Nous avons donc laissé la perfusion en place, pour tenter de contrôler au mieux tension et glycémie.

La nuit a été très agitée, les quelques périodes de calme ne durant guère plus d'une heure. Je me levais pour l'assister chaque fois qu'elle semblait se réveiller, geindre, ou tousser, et je mesurais alors la tension artérielle, qui continuait de décroître, et la glycémie, de plus en plus basse. J'accélérais alors, comme prévu, le débit de la perfusion.
Lors d'un effort de toux (cette même toux qui avait tant perturbé ses nuits depuis quelques semaines), un liquide rouge, à l'odeur étrange (comme fermentée) est apparu à sa bouche. J'ai d'abord pensé qu'elle régurgitait le sirop de cassis. Lorsque, quelques heures plus tard, j'ai trouvé ses draps rougis, et ses creux sus-claviculaires emplis du même liquide, j'ai compris que c'était du sang, mêlé à des sérosités (ou à du liquide gastrique ?).

Martine ne parlait pas vraiment, mais s'agitait souvent. Sans répondre directement à mes questions, elle murmurait parfois quelques mots, souvent incompréhensibles, mais parfois très clairement exprimés.
C'est ainsi que je l'ai entendue dire "je me sens mal, je suis angoissée", mais aussi, comme dans un rêve "Non, je ne suis pas triste".

A 5h30, le samedi 20 au matin, la toux s'est manifestée à nouveau, plus fortement, plus sévèrement.
Je me suis aussitôt levé et, à son côté, j'ai essayé de l'aider, en lui soulevant la tête, et en essuyant sa bouche. C'est alors qu'un flot de ce liquide rougeâtre est apparu à ses lèvres, non pas vomi ou régurgité, me semblait-il, mais expectoré. Saisissant une serviette, j'épongeais ce que je pouvais, mais le flot est devenu inondation, et Martine, les yeux ouverts dans le vide, ne parvenait plus à retrouver sa respiration, comme si ses poumons se trouvaient entièrement remplis. Elle se noyait littéralement sous mes yeux, et je restais là, comprenant que c'était la fin, lui tenant la tête et caressant bêtement son crâne chauve.
Elle cherchait encore l'air, en quelques inspirations gargouillantes et inefficaces, tandis que ses yeux devenaient fixes, et que les mouvements s'espaçaient, puis disparaissaient.
Un dernier soupir, quelques secondes plus tard, et plus rien...
Rien, sauf le sang qui coulait, coulait, coulait.

Il m'a fallu près de deux heures pour nettoyer tout ce sang, changer ses vêtements et les draps, retirer la perfusion, lui fermer les yeux et la bouche, et faire en sorte qu'elle paraisse simplement endormie...
Ce n'est qu'alors que je suis allé réveiller Clémence et lui apprendre la nouvelle. Elle s'est montrée d'une force et d'une dignité étonnantes, à l'image de sa mère. Ensemble, nous avons organisé la suite : téléphoné à Raphaël et à Stéphane puis à Gisèle et Cathy, prévenu l'équipe infirmière et le service d'hospitalisation à domicile, appelé SOS Médecin pour le certificat de décès... Nous sommes ensuite allés ensemble aux Pompes Funèbres et avons décidé ce qui nous paraissait s'imposer : Martine serait inhumée à Saumur, aux côtés de sa sœur jumelle Monique et de son père Joseph.
Ce n'est que dans l'après-midi, alors que Raphaël nous avait déjà rejoints, qu'elle a poussé d'énormes sanglots lorsque les employés des pompes funèbres sont venus emporter le corps.

Lorsqu'ils ont soulevé le corps de Martine pour le placer sur le brancard, un flot de sang s'est encore répandu...
Comments