00 - Mars 2009 : Le dernier anniversaire

Lundi 23 mars 2009 : l'anniversaire de Martine (58 ans). Nous sommes tous deux seuls à la maison, et l'anniversaire se passe très simplement. Elle a subi sa dernière (et ultime) chimiothérapie quelques jours auparavant (le 17 mars), et les suites ont été très pénibles, avec chute vertigineuse du taux de globules blancs, très grande fatigue, troubles digestifs etc.



Nous convenons que nous irons "dès que cela i
ra mieux" aux "Poteries de la Madeleine", à Anduze, où elle a trouvé, ces dernières années, son inspiration pour la décoration de la maison et du jardin.

Le lendemain, nous retournons à l'hôpital, en oncologie, pour une perfusion d'albumine (afin de limiter l'ascite et les œdèmes). Elle est épuisée, moralement
nt et physiquement...

A la fin de sa perfusion, nous voyons tout à coup s'ouvrir la porte de sa chambre, et entrer tout le personnel du service, infirmières, secrétaires, psychologue, aides-soignantes et ménagères... avec un splendide bouquet de fleurs, et une carte, signée de tous, lui souhaitant un heureux anniversaire.

Martine est submergée de bonheur et d'émotion, et je me détourne pour cacher mes larmes.




Je dois dire que, dans ma carrière hospitalière (déjà longue), je n'avais jamais vu cela.
Martine est vraiment exceptionnelle (elle seule n'en est pas encore convaincue).



Nîmes, 20 Mai 2010
Plus d'un an s'est écoulé, et je reviens sur cette page pour la compléter, car j'avais fait une omission volontaire, par discrétion et pour ne pas choquer. Ce soir, sur France Inter, un débat consacré à la fin de vie et à l'euthanasie m'a finalement décidé à témoigner.
Dans cette période de mars 2009, en effet, Martine était épuisée. La dernière chimiothérapie, alors que son foie, envahi par la tumeur, n'était plus capable d'éliminer les toxines, l'avait laissée dans un état de fatigue et d'inconfort majeurs. La moindre activité était pénible; elle ne parvenait plus à s'alimenter, et sentait sa santé se détériorer de jour en jour.
Ce jour là, donc, à l'hôpital, tandis qu'une perfusion d'albumine s'écoulait goutte-à-goutte, elle reçut la visite d'une amie médecin, qu'elle n'avait que très rarement rencontrée, mais avec qui "le courant passait" de façon extraordinaire. Et voilà Martine qui lui pose, avec le sourire, mais de façon très lucide et déterminée, la question de savoir si, lorsqu'elle ne se sentirait plus à même de supporter ses souffrances et qu'il n'y aurait plus aucun espoir, "il y aurait un moyen d'en finir". Notre amie lui a répondu, très posément et clairement que de tels moyens existaient, et qu'elle les lui indiquerait si la situation se présentait un jour, mais que ce n'était pas le cas aujourd'hui. Martine en a été d'emblée rassurée, et a continué la conversation tout naturellement, comme si cela était anodin, alors que je luttais pour contenir mon émotion. Je les ai laissées ensuite poursuivre toutes deux leur entretien.
Une dizaine de jours plus tard, survenait l'épisode du coma, relaté sur la page suivante. Lorsque Martine est sortie du coma, et a reçu à nouveau, avec une immense joie, la visite de cette amie, elle lui a fait part du formidable bonheur qu'elle avait vécu en reprenant connaissance, lorsque ses trois enfants sont accourus à son chevet. Faisant alors allusion à leur conversation sur l'euthanasie, elle a répété, en riant, que la question "n'était plus du tout à l'ordre du jour". Elle a souvent ensuite reparlé de cet "immense bonheur" des retrouvailles au sortir du coma comme le plus grand de sa vie, et elle a lutté, sans jamais perdre espoir, jusqu'à la dernière seconde.
Ceci m'amène à penser, comme l'a fort bien exprimé une infirmière lors de ce débat radiophonique, que le combat contre la maladie connait des hauts et des bas, et que le vécu des malades n'évolue pas de façon linéaire. Garder l'espoir et surmonter les épisodes difficiles et douloureux tant que cela est possible peut permettre au malade de "gagner" des instants de vie exceptionnels. Nous devons aussi nous garder de décider à leur place, dans notre position de "bien portants présumés" de ce qui est bon ou mauvais pour eux.



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