01 - En Avril 2009 : Le Coma

Samedi 4 avril 2009
   
    La veille au soir, Martine m'avait dit: "Laisse-moi dormir demain, matin; j'ai besoin de récupérer !".
Les dernières semaines, en effet, avaient été très éprouvantes pour elle. A la suite de la dernière (et ultime) "chimio", elle avait présenté une phase de très grande fatigue, avec toutes les complications usuelles (chute vertigineuse du taux de globules blancs, troubles digestifs aggravés par une candidose etc.). Son alimentation était devenue très difficile, et nous procédions par tâtonnement pour trouver quels aliments pouvaient lui convenir. Bien que son abdomen soit, depuis plusieurs mois, dilaté par l'ascite, et que ses jambes soient gonflées d'œdème, nous n'avions pas réalisé à quel point son foie, entièrement envahi par les métastases, était devenu incapable d'assumer ses fonctions. Ses lésions des muqueuses buccales et ses troubles digestifs ne lui permettaient d'ingérer que des aliments semi-liquides, et nous avions trouvé quelques recettes qui lui convenaient, notamment les flans et les œufs-au-lait.
   
    Ce samedi matin, donc, je me suis levé tôt, suis allé faire (comme d'habitude) le ravitaillement hebdomadaire, puis ai fait quelques rangements dans la maison, un peu de sport (1 heure de vélo d'appartement) et lui ai préparé des œufs-au-lait, pour lui en faire la surprise au réveil.
   
    Aux alentours de midi, j'ai prêté l'oreille à sa porte : pas de bruit, pas de télé allumée... juste un petit claquement sec intermittent, que je n'ai pas su identifier, mais qui ne m'a pas inquiété.
Par contre, vers 13h30, je me suis décidé à rentrer dans sa chambre, pensant qu'il valait mieux ne pas la laisser dormir plus longtemps, sans quoi elle aurait du mal à trouver son sommeil la nuit suivante (ce qui s'était produit déjà souvent).

    J'entrais, et mon "Bonjour" fut coupé net par la vue de Martine, allongée de tout son long au pied du lit, raide, les bras repliés sur la poitrine, respirant difficilement, les dents serrées (émettant de temps à autre ce petit claquement sec qui aurait dû m'inquiéter). Elle baignait dans l'urine, et une odeur fétide, que je n'oublierai jamais, me suffoquait.

    Je l'appelais, essayais de la faire réagir, en vain. Je tentais de lui ouvrir les yeux : son regard était fixe, dévié à gauche.
    Elle était donc dans un coma profond, et je pensais d'abord à une hémorragie cérébrale (nous savions que, du fait de l'insuffisance hépatique, le risque hémorragique était accru).

    J'appelais le "15", qui répondit assez vite, identifia immédiatement Martine (dont le dossier était accessibles par l'informatique hospitalière) et envoya aussitôt une ambulance, laquelle arriva une dizaine de minutes plus tard. Dans l'intervalle, j'essayais de l'installer un peu mieux, en retirant les changes et vêtements trempés, en calant un petit coussin sous sa tête, mais j'étais incapable de la déplacer, et je ne voulais pas prendre de risque. En outre, mon activité dans cette période d'attente était probablement un peu désordonnée.

    L'équipe du SAMU fut très "pro", procédant avec méthode, rapidité, et efficacité. Le médecin évoqua l'hypothèse d'un accident cérébral ou d'une convulsion, et administra alors, à titre d'épreuve et de protection cérébrale éventuelle un médicament anti-convulsivant, qui resta sans effet. Dans le même temps, l'équipe mesurait la tension artérielle (correcte), la température (hypothermie à 35°C), et la glycémie (limite inférieure).

    Après les premiers soins, l'ambulance emmèna Martine au CHU. Je m'y rendis de mon côté en voiture, et j'arrivais quelques minutes avant l'ambulance. Tout était déjà organisé : un scanner en radiologie, puis la réanimation chirurgicale.

    Au scanner, je retrouvais mes collègues qui m'entourèrent avec affection, mais partageaient mon inquiétude. Cependant, l'examen resta, à leur grande surprise, négatif, alors que Martine était toujours dans un coma profond.

    En réanimation, la prise en charge fut aussi rapide qu'efficace et soigneuse. En quelques minutes, Martine fut installée, réchauffée, perfusée, examinée... Nous fîmes ensuite le point avec mes collègues, et leur pronostic était très réservé devant ce coma profond et prolongé. Je leur demandais alors  si je devais prévenir les enfants, et leur réponse fut catégoriquement positive.

    Martine restant dans le même état, je rentrais donc à la maison quelques instants, pour collecter ses effets personnels et appeler les enfants : Raphaël (à Paris), par téléphone, sur son portable, puis Clémence (à Shanghai), par "Skype" sur son ordinateur, et enfin Stéphane (à Bangkok) par "Skype" sur son téléphone portable. Je leur dis que "Maman allait mal", qu'elle était en réanimation, et que le pronostic était réservé. Leur décision fut immédiate et unanime : tous les trois décidèrent de rentrer, et restèrent en contact en permanence dans les heures qui suivent pour échanger les dernières informations et organiser leur voyage.

    La nuit arriva, Martine toujours dans le coma. Néanmoins, il semblait qu'elle réponde (par un mouvement ou une grimace) aux stimulations les plus fortes. Je prévins alors Raphaël ce cette légère amélioration, et il tenta à son tour d'en informer son frère et sa sœur. Cette dernière ne put cependant pas recevoir le message, car elle était déjà dans l'avion ! Sur les conseils des réanimateurs, je rentrais prendre quelques heures de repos à la maison, après leur avoir demandé de m'appeler, quelle que soit l'heure, si quoi que ce soit évoluait, dans un sens ou dans l'autre.

    A six heures du matin, j'étais de nouveau au CHU, et j'arrivais auprès de Martine. A ma grande surprise, elle réagit un peu mieux aux stimulations. Quelques dizaines de minutes plus tard, elle commença à se réveiller. Peu à peu, le contact se rétablit, et ses premiers mots, tandis qu'elle essayait (encore sans succès) d'ouvrir les yeux furent "Oh, la vache !". Elle m'expliqua plus tard qu'elle pensait avoir simplement beaucoup dormi, et éprouvé des difficultés à émerger, sous l'effet d'un médicament hypnotique (elle en prenait de très faibles doses, occasionnellement, mais ne semble pas en avoir pris la veille).

    Lorsque ses esprits sont revenus, elle a réalisé qu'elle n'était pas à la maison, et je lui ai expliqué ce qui s'était passé, en ajoutant que nos trois enfant seraient bientôt auprès d'elle.

    Cette nouvelle l'a comblée d'un immense Bonheur, et elle n'a eu de cesse, dans les jours et les semaines qui ont suivi, d'évoquer "ces gigatonnes de bonheur qui" lui "étaient tombées dessus" à ce moment, constatant l'amour de ses enfants, capables, en quelques heures, de venir de l'autre bout du monde pour se rassembler à son chevet.

    Elle a alors demandé aux réanimateurs (et obtenu) de pouvoir disposer de deux heures de tête-à-tête avec chacun des trois enfants, lors de son arrivée.

    Raphaël est arrivé le lendemain dans la matinée, Clémence dans la soirée, et Stéphane le surlendemain. Raphaël avait réussi, en téléphonant directement au compagnies aériennes (qui l'ont pris pour un membre du staff) à faire passer un message à Clémence, à sa sortie d'avion à Roissy, pour lui dire que "sa mère allait mieux".

    Chacun a été accueilli par "Je t'aime", et un échange d'une intensité affective inoubliable.
Martine est restée trois jours en réanimation, qu'elle a vécus comme "dans un vaisseau spatial", se sentant parfaitement en sécurité, choyée et dorlotée par le personnel, entourée par ses enfants, inondée d'amour...

    Elle a ensuite considéré que cet épisode de coma avait été "un cadeau merveilleux" qui lui avait permis de vivre avec ses enfants ces instants merveilleux où se trouve concentré tout l'amour d'une vie.



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