L'Adieu de Michel à Martine










Martine nous a quittés, discrètement, après avoir lutté courageusement contre la maladie qui, depuis près de douze ans, rongeait son corps, dévorait sa vie. Rien ne lui aura été épargné durant ce combat : ni la souffrance, ni la déchéance physique, ni les espoirs déçus, ni l’isolement qu’entraîne la maladie. Pourtant, elle a su offrir toujours aux visiteurs son magnifique sourire, s’inquiétant pour les autres et minimisant ses propres peines.

Elle tombait, se relevait, retombait, se relevait encore, et, dans les phases les plus dures de ce combat, s’isolait dans la discrétion, non pas tant pour rassembler ses forces que pour éviter d’inquiéter, d’affecter, ou de déranger, n’acceptant les contacts et les visites que si elle se sentait en état de donner, plutôt que de recevoir.

Brassens chantait « Pauvre Martin, pauvre misère… Il creusa lui-même sa tombe, en faisant vite, en se cachant, et s’y étendit sans rien dire pour ne pas déranger les gens ».

Pauvre Martine !

Lorsque ses forces revenaient, elle les consacrait à nouveau à offrir son affection, son aide, ses conseils, dans tout le rayonnement de son cœur immense.



Merci à vous tous d’être là pour accompagner son départ.

Vous, les témoins de la première heure, lorsque, il y a plus de trente ans, Martine est entrée dans ma vie et, comme une fenêtre qui s’ouvre, a fait entrer le soleil.



Merci à vous, les amis et compagnons de la onzième heure, qui l’avez accompagnée, aidée, encouragée, dans les dernières étapes de sa vie, et avez fait en sorte que cette période la plus pénible se passe dans les meilleures conditions. Elle a pu, elle a su y trouver des moments de plaisir et de joie, et, paradoxalement, un grand Bonheur.



Merci aux collègues, aux infirmiers et infirmières, soignants, aides et auxiliaires de vie, qui lui ont donné, selon ses termes, douze années de survie pour élever ses enfants, assister à leur envol, et vivre avec eux, dans les derniers mois, le bonheur immense de l’amour partagé.



Merci à tous ceux qui, dans mon cadre de travail ou ailleurs, m’ont entouré de leur affection et de leur soutien, et m’ont patiemment écouté.



Merci à la famille, qui a porté silencieusement sa peine, restant discrète et disponible, pour semer des pétales de rose sur son chemin faute de pouvoir en supprimer les embûches.

Merci à vous tous, qui de Saumur, de Bressuire, de Paris, de la France, du Québec ou d’ailleurs avez, par vos messages, vos petits appels téléphoniques, vos cartes et photos, vos dessins, éclairé son quotidien de galère et fait percevoir votre affection et votre tendresse, lui fournissant l’énergie nécessaire à son combat.



Merci à vous tous, qui l’aimiez et qui partagez notre peine.



Il y a près de trois mois, j’ai trouvé Martine dans un profond coma, alors que je la croyais dans un sommeil réparateur. Nous avons tous cru la fin venue, et nos trois enfants, accourus du bout du monde à son chevet, ont assisté à sa sortie du coma. Elle a vécu cela comme une résurrection, avec l’immense bonheur de retrouver ses enfants et leur affection, et leur transmettre en retour un extraordinaire message de volonté de vivre, de générosité, et d’amour que nous voulons aujourd’hui partager avec vous.



Elle nous a maintenant quittés pour toujours, emportant avec elle une part de nous, comme le disait Lamartine, chanté aussi par Brassens :

« Tous ceux enfin dont la vie, un jour ou l’autre ravie, emporte une part de nous ».

C’est de moi, une part énorme, la meilleure, l’essentielle : le peu que j’ai pu faire de bien dans ma vie, je l’ai fait grâce à elle, avec elle, pour elle.

Pourtant, à y regarder de plus près, c’est nous qui emportons, qui gardons, une part d’elle. Nos trois merveilleux enfants, Stéphane, Raphaël, Clémence, notre fierté, notre bonheur, sont porteurs de ses plus grandes et plus belles qualités : sa pugnacité, son courage, sa gentillesse, son intelligence et sa modestie, et, je le constate avec émerveillement, son formidable rayonnement. Comme je voudrais pouvoir m’adonner encore avec elle à notre sport favori : admirer nos enfants, vanter leur gentillesse, leur audace, leur sensibilité. Je voudrais pouvoir lui dire : "vois comme ils sont formidables, comme ils m’entourent, comme ils sont pleins de vie, de bonté, et d’espoir."

"Vois tous les parents, tous les amis, qui sont venus se rassembler une dernière fois à la chaleur de ton rayonnement."

C’est, de fait, le terme de rayonnement qui revient le plus souvent dans les témoignages que nous recevons depuis son départ.



Trente ans de vie commune : votre présence autour d’elle aujourd’hui m’en fait revivre les étapes. Me reviennent à la pensée nos espoirs, nos rêves, et nos bonheurs… avec les mots de Paul Simon :

« After changes upon changes, we are more or less the same »

Changement après changement, nous restons à peu près les mêmes.

Même naïveté, même fragilité, même vulnérabilité, et même espoir, qui ne doit pas, qui ne peut pas s’éteindre.



Trente ans de bonheur et d’épreuves mêlés, dont je garde le sentiment de n’avoir pas su lui apporter ce qu’elle méritait, d’avoir trop souvent sacrifié la famille pour le travail, d’avoir fermé les yeux sur les souffrances qu’elle cachait.

Pourtant, comme le chante Willie Nelson,

« You were allways on my mind »

J’ai toujours pensé à elle, à tout moment, en tout lieu, comme je continuerai, comme nous continuerons à penser à elle.

Elle va maintenant rejoindre sa famille, pour reposer aux côtés de son père Joseph, qu’elle adorait, et de sa sœur jumelle Monique, fauchée à l’âge de vingt ans dans un accident de voiture : la première grand blessure de sa vie, dont je n’ai compris que peu à peu l’importance cruciale et définissante. Elle avait déjà, à cette époque, puis lors du décès de son père, vu s’en aller une part d’elle-même, et gardé avec elle une part d’elle et de lui. Elle va reposer sous le regard de sa mère, Gisèle, de sa sœur, Cathy, et de son frère, Jean-Marie. Que son amour les accompagne et les soutienne !

Nous garderons, quant à nous, dans nos cœurs la chaleur de son formidable rayonnement, et nous porterons le message d’amour qu’elle a récemment exprimé à ses enfants, à sa famille et ses proches, et que je leur renouvelle maintenant : Elle vous aime ; je vous aime. Cet amour ne doit pas être un fardeau mais une force. Vivez pleinement votre vie. Mon plus grand bonheur, comme le sien, sera de vous voir construire le vôtre.

« Pauvre Martine, pauvre misère,
Dors sous la terre, dors sous le temps. »



Michel Dauzat
20 Juin 2009



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