La sortie à Alénya


Cinq jours à Alénya

 (ou : thérapie parallèle de quatre patientes d’Oncologie)

 



« Nous sommes des sœurs jumelles, nées sous le signe...du cancer, ré mi fa sol mi ré etc ...» Pas de quoi chanter sous la pluie !  Pourtant  nous aurions pu fredonner cette parodie des « Parapluies de Cherbourg » le13 Novembre 2005, quand, malgré une alerte orange de météo France, nous avons pris la route vers l’Espagne. Une évasion de cinq jours sans objectif précis sinon celui de se détendre, de se  retrouver en dehors du cadre hospitalier, parler, écouter, rire aussi et se balader à notre rythme, sans contraintes …tout un programme pour quatre femmes pas tout à fait ordinaires qui ont en commun la rencontre avec un drôle de « crabe »: le cancer du sein.

 

Cette idée a germé  lors d’un groupe de parole auquel nous participons, une fois par mois, à l’hôpital ; chacune exprimait sa difficulté à faire à nouveau des projets, son sentiment d’être diminuée physiquement et moralement par la maladie et les traitements, ses problèmes de réadaptation au monde environnant, son isolement, sa crainte de ne pas pouvoir suivre le rythme des bien portants… Pourquoi ne pas faire un projet ensemble et à notre mesure ?

 

L’aventure commence autour de l’ordinateur, chez Martine, ou nous nous réunissons pour choisir une destination : mer ? Montagne ? Pas trop loin ? clic clic  go voyages.com et c’est parti pour le rêve  à travers les photos : environnement, équipement, prix , dates… le choix se resserre et nous jetons notre dévolu sur « le Mas Blanc » à Alénya . Un petit village, au cœur du pays Catalan qui nous promet cinq jours en demi pension dans un centre de vacances, au milieu d’un parc, près de la frontière Espagnole .Olé !

 

Dimanche 13 Novembre

 Voilà comment quatre joyeuses quinquagénaires convalescentes se retrouvent, un Dimanche après midi, sous une pluie battante, sur l’autoroute, direction Perpignan, émoustillées comme des ados en partance pour leur première classe verte.

Martine est au volant, à sa droite, Marie J0, cartes en mains, fait office de copilote ; à l’arrière, Noëlle et Ghyslaine sont déjà en grande conversation. D’emblée la confiance est réciproque. Entre deux fous rires, chacune raconte simplement des petits bouts de vie plus ou moins douloureux :  le parcours thérapeutique des combattantes que nous sommes (opération, chimios, radiothérapie), les récidives mais aussi les bouleversements relationnels avec l’entourage ou les incidents en cours de traitements. Ghyslaine, avec un talent de conteuse incomparable, nous fait partager son désarroi lors d’une surinfection de son Portacath : après plusieurs jours de fièvre, hospitalisée en urgence, elle se voyait mourir tandis qu’un infirmier « un peu cow-boy » ne comprenait rien à sa détresse…et, malgré le tragique de la situation, elle arrive à nous faire rire !

 Le ton est donné, c’est celui de la confidence, de la confiance, du respect et de l’humour salvateur. 

La pluie redouble de violence, nous roulons au pas et une seule question nous taraude : serons nous à l’heure pour le dîner ?

Marie Jo qui a le sens pratique met en place une cagnotte pour les frais communs ; elle sera notre ministre des finances. Noëlle scrute les panneaux. Nous faisons plusieurs fois le tour des ronds-points pour éviter les erreurs d’aiguillage.

 

Avec deux heures de retard et cinq heures de conduite éprouvante, derrière un rideau de pluie, la pancarte ronde et lumineuse du « Mas Blanc » apparaît soudain dans nos phares. Nous éprouvons alors la même joie que Neil Armstrong découvrant la lune. Notre escapade est sûrement un tout petit pas au regard de l’humanité mais un grand pas pour nous.

 

Heureuse surprise à l’arrivée : au lieu des 2 chambres doubles prévues, l’hôtesse nous propose un  pavillon au milieu du parc : vaste séjour avec cuisine américaine équipée  et deux chambres avec salles de bains : c’est Byzance ! Nous nous sentons tout de suite chez nous.

Le comité d’accueil a prévu un apéritif de bienvenue qui efface la tension du voyage. Puis nous découvrons  le  décor qui encadrera nos repas des prochains jours et aussi la centaine de vacanciers que nous allons côtoyer. Les tables sont déjà organisées. La nôtre se trouve un peu à l’écart, près d’un patio. Le repas achève de nous rassurer sur la qualité de la restauration. Quel plaisir de mettre les pieds sous la table !

 

Une animation est prévue en soirée, mais nous préférons nous retrancher dans notre maison et bavarder autour d’une tisane ; chacune en a apporté une boite et, coïncidence, 3 ont apporté la même (trois saveurs du soir + une dépurative !) ; Martine ajoute quelques nougats de Montélimar et une tarte aux noix ; régime s’abstenir !

La conversation se prolonge : la mastectomie, les constats plus ou moins négatifs sur la société, l’éducation des enfants, voire des petits enfants, les problèmes relationnels avec l’entourage familial  et les réajustements nécessaires après la maladie.

Nos proches et en particulier nos enfants, sont en première ligne lors de l’annonce du cancer ou de la récidive. Ils portent la part invisible du fardeau. Ils sont contraints de passer sous silence leurs propres problèmes ou de les reléguer au second plan. Cette souffrance ainsi bâillonnée n’a pas d’autre choix que de s’exprimer par des voies détournées qui peuvent aller jusqu’à des comportements extrêmes, les mettant physiquement en dangers.

Quant à l’entourage plus large : il y a les « toujours-fidèles-au-poste » que la maladie n’a pas fait fuir et qui savent se manifester de temps en temps, ouvrir leurs bras, écouter, rire, partager un beau livre ou un bon repas…Et puis il y a ceux qui ont peur : peur de la maladie, peur des mots : cancer, chimio, métastases…peur d’être maladroits, peur d’être submergés par l’émotion…Et puis ceux qui nous inondent de leurs soucis microscopiques pour ne pas avoir à entendre les nôtres ou encore ceux qui sont dans le déni total. Comment leur en vouloir ? Ils souffrent aussi. Chacun se protège comme il peut contre ce qu’il n’est pas capable de surmonter. Et chacun a le droit de vivre.

Nous devons cependant apprendre à dire « NON » et à poser clairement des limites à ceux qui continuent à nous solliciter sans tenir compte de notre état. Comment leur dire notre fragilité physique et psychologique sans tomber dans la plainte, voire le chantage ? La frontière et si mince !

 

Chacune  évoque des anecdotes personnelles pour illustrer ces difficultés, comment réagir ?comment s’adapter ? Entre deux nougats, la balle rebondit de l’une à l’autre. Pas de réponses toutes faites, pas de prise de position rigide, tout au plus quelques conseils.

Chacune découvre sa propre vulnérabilité à travers celle de l’autre, mais se sent plus forte de pouvoir la partager.

 

 Noëlle nous propose sa méthode toute personnelle pour échapper au ressassement, aux  agressions extérieures, aux pollutions psychologiques : « tirer le rideau, prendre de la hauteur et monter d’un cran au dessus de la mêlée». Méthode brevetée !

Une résolution est prise: ne pas nous contrarier durant ce séjour! Profiter pleinement de cette parenthèse, en apesanteur, sans contrainte, sans programme préétabli…re-laxe ! D’ailleurs personne ne s’inscrit en leader du groupe, chacune apporte son originalité ; notre trait d’union c’est le cancer avec les émotions et les métamorphoses que cela comporte.

Déjà 23h30 !Au lit les filles !

Marie Jo et Noëlle prennent la chambre à l’étage (celle des enfants). Ghyslaine et Martine celle du rez-de-chaussée. Là haut on blague un peu. Noëlle  prend quelques notes sur son journal qui servira de canevas à ce texte. En bas, malgré le vacarme de l’orage, Ghislaine s’endort instantanément sur le dos, comme un nouveau né dont elle partage également le même joli duvet crânien. Martine tournicote dans son lit : insomnie !elle s’installera  finalement sur le canapé du salon pour ne pas déranger Ghyslaine. Vers une heure, le déluge cesse enfin ses percussions sur la véranda  de l’entrée. Bonne nuit !

 



Lundi 14 novembre

Noëlle et Marie Jo sont les plus matinales et sont pressées d’aller tester le buffet du petit déjeuner ; Martine et Ghislaine les rejoindront dès qu’elles auront émergé de leurs couettes.

Le petit déjeuner est au delà de nos espérances: un sympathique buffet appétissant et généreux qui nous invite à prolonger la conversation  autour des viennoiseries. Ce matin la discussion va du traumatisme post-opératoire à la  psycho généalogie en passant par la famille, sujet récurrent.

 10h 30, il pleut de nouveau ; nous décidons d’aller faire du shopping en Espagne  en attendant des jours meilleurs pour les randonnées.  Cap sur le Perthus ! Dans les magasins nous serons à l’abri des intempéries  et des incidents. Une journée calme et paisible en perspective ? Pas si sûr !

 

Marie Jo et Martine cherchent des Jarres pour leur jardin ; à une vingtaine de kilomètres au-delà de la frontière Espagnole, nous trouvons un immense magasin de poteries perdu dans la nature. Pendant que nous explorons les étalages, la pluie s’intensifie. Un employé nous signale alors que notre pneu avant est crevé ! Martine blêmit mais tâche de garder son sang froid : elle n’a pas changé une roue depuis 25 ans! Et ça lui arrive en Espagne sous des trombes d’eaux, en rase campagne ! Mais où est donc ce fichu cric ? Et comment faire descendre la roue de secours chevillée sous la carrosserie ? Respirer à fond. Voilà ! Les vieux souvenirs reviennent. Bien placer le cric, tourner la manivelle mais pas trop, juste assez pour pouvoir dévisser les écrous de la roue. Damned ! La clé semble trop petite pour les écrous ! Martine, dégoulinante, parvient à étouffer quelques jurons…Noëlle fait des grands signaux de sémaphore pour appeler à l’aide les rares touristes. En vain. Enfin… Zorro est arrivé-é-é  en la personne d’un bel hidalgo, employé de la maison. Au prix d’une douche fraîche intégrale, il vient à bout de l’opération (il suffisait d’enlever les caches sur les écrous !).  Il achève gracieusement le démontage et remontage. Gracias!  Reconnaissantes, nous investissons dans des poteries géantes qui vont occuper tout le volume du coffre. Sans  nous inquiéter au sujet de  la place qu’il faudra bien trouver pour caser les bagages au retour. La question n’est pas à l’ordre du jour !

 

Assez d’émotions pour la journée ! Nous retournons vers la France. Arrêt obligé au Perthus à la recherche de quelques cadeaux en prévision de Noël ; Nous entrons dans une parfumerie, mais quand Ghyslaine franchit le portique elle déclenche toutes les alarmes tonitruantes du magasin : attroupement des vendeuses et sourire amusé des clients. Ghyslaine bredouille quelque chose en Franco-Espagnole, vide son sac, repasse : biiip elle sonne de toute part. Elle enlève sa veste Biiip ! Fouille ses poches et son tee shirt, Biiip ! Elle enlève ses chaussures, agite sa perruque- rires de l’assemblée- Biiip ! Moment de stupeur quand elle commence à déboutonner son pantalon …ou elle finit par trouver, au revers d’une poche, une fine languette métallique : un antivol oublié qu’elle brandit, victorieuse ! Fou rire général. Fin du « Ghyslaine Show » ! Le  strip-tease a été  évité de justesse ! 

 

Cet épisode va alimenter des éclats de rires tout au long du retour. La pluie et la fatigue nous font faire quelques erreurs de pilotage : nous ferons trois fois le tour du village avant de trouver la bonne route vers le Mas Blanc.

Bavardages et massages aux huiles essentielles dans le salon, autour d’une tisane. Ghyslaine nous parle de sa cure diététique qui lui a permis de perdre une dizaine de kilos et de réapprendre à s’alimenter sans pour autant se priver. Elle parle  de son rapport difficile à la nourriture que nous partageons toutes à des degrés divers. L’aliment qui agit comme une drogue contre l’anxiété, les manques, les angoisses, la fatigue…elle a appris à supprimer de ses placards toutes les « grignoteries », en premier lieu le chocolat.

 

Elle nous confie cependant une recette pas spécialement « basses calories »mais délicieuse pour les jours de fêtes. Sur une tranche de pain de mie, étaler du beurre de sardine (beurre +sardine à l’huile écrasés), superposer : un carré de fromage (genre« toastinette »), une tranche d’ananas et une olive noire (dans le trou de la tranche) ; passer 15mn au four ; servir chaud. Mélange surprenant. Pur délice ! Nous l’avons testé !

 

Marie Jo nous donne une autre recette facile et originale pour l’apéritif : remplir une branche de céleri avec un mélange de roquefort et Carré Frais Gervais ; couper en  rondelles.

Tout ceci nous a ouvert l’appétit. Ce soir le dîner est Italien et sera accompagné de quelques gorgées de vin de pays que nous dégustons selon les règles de l’art ; nous commençons une initiation avec notre maître œnologue: Ghyslaine.

Puis, nous nous laissons tenter par la soirée cabaret proposée par l’équipe du Mas Blanc : les sketchs et chansons interprétés par le personnel sont à mourir de rire (la dégustation de frontignan y est peut être pour quelques chose aussi). Le spectacle se termine en apothéose avec une chanson interprétée par le directeur, d’ordinaire très digne et dûment cravaté, et trois autres collègues déguisés. L’assemblée pleure de rire. Nous aussi ! (Penser à retrouver, sur internet, le titre de cette chanson composée par des GO du club Med )

Nous constatons une fois de plus les bienfaits du rire partagé. C’est donc avec le plexus solaire parfaitement relâché que nous regagnons notre logis.

 

Au moment d’aller se coucher, Martine est de nouveau incommodée par une mauvaise odeur qui l’avait empêchée de s’endormir la veille. Cette odeur émane  des WC du bas dont la propreté laisse à désirer. A 11h du soir, sous le regard éberlué, amusé et un peu moqueur des trois autres, elle entreprend un grand nettoyage des pavés à l’eau de javel !une fois cette pulsion sanitaire assouvie tout le monde peut aller se coucher. Extinction des feus !

Snif, Snif !ce soir c’est l’odeur d’eau de javel qui incommode Martine et trouble son sommeil ! Penser à tout rincer à l’eau claire demain soir !

 

Mardi 15 Novembre

Le beau temps est revenu ; au petit déjeuner, la conversation s’oriente vers l’accouchement, la maternité, sujet incontournable quand on est entre femmes.

De retour à notre gîte, Ghislaine nous propose la lecture d’un rapport de stage d’une élève infirmière qui traite de l’image du corps après les interventions chirurgicales en oncologie et des effets bénéfiques de soins esthétiques sur les patients hospitalisés. Cette lecture nous renvoie à nos expériences personnelles : le traumatisme post opératoire surtout pour celles qui ont dû subir une mastectomie totale. La révolte silencieuse. L’épreuve solitaire de la confrontation à la mutilation. La difficile réconciliation avec son propre corps, balafré, scalpé, esquinté par les chimios, la radio thérapie, la cortisone...Il faut pourtant réapprendre à l’aimer,  encore plus qu’avant, par le biais de soins et massages appropriés pour pouvoir affronter à nouveau son propre regard et le regard de l’autre. L’intégration de soins esthétiques au sein même du service de cancérologie apporterait une aide bénéfique aux malades et améliorerait l’image négative qu’ils ont de leur corps…à méditer !

 

Soleil radieux ; nous partons vers Perpignan : réparation de la roue crevée (finalement Martine changera ses deux pneus avant qui sont déjà bien usés) puis visite du palais des Rois de Majorque. Une fête s’y prépare. Ni guides ni gardiens, ils s’affairent tous à poser  estrades et décors. Cette visite en toute liberté nous convient bien. Nous nous laissons imprégner par la beauté austère et majestueuse des lieux, flânons devant une exposition de tableaux …Après un pique nique sur les remparts, nous nous perdons dans les ruelles de la vielle ville entre le Castillet et la cathédrale. Rencontre insolite avec une Québécoise égarée. Elle nous accompagnera un moment dans la visite d’une ancienne demeure de drapiers.

Pause désaltérante dans une brasserie au pied  du Castillet rouge et superbe dans le soleil couchant ; Noëlle constate que notre groupe ne laisse pas indifférent. Un homme viendra même nous prendre en photo et plaisanter un moment avec nous. Ah !quatre belles femmes en balade …

Fourbues, nous sommes impatiente de rentrer au bercail. Ce soir la discussion démarre sur les rapports homme femmes au travail. Ghyslaine nous parle de son expérience positive dans le milieu viticole essentiellement masculin. Elle aborde ensuite son sujet de prédilection :

l’Art de la Vinification. Elle est intarissable et passionnante. Elle nous donne une vraie conférence avec prospectus à l’appui …suivie de travaux pratiques au cours du dîner (Ce soir repas Caraïbes). Nous apprenons à faire tourner le vin dans le verre, à regarder la trace qu’il laisse sur le verre ce qui témoigne de son degré d’alcool.  Mais aussi reconnaître les arômes, fruits rouges ou boisés, puis les saveurs qui restent plus ou moins longtemps en bouche (ça porte un très joli nom savant : la « caudalie » ).

 

Nous ne participerons pas à la soirée dansante. Nous décidons de  nous coucher tôt en prévision de la rando du lendemain. Mais de retour chez nous, difficile d’arrêter la « parlotte » !

 Nous commençons à prendre nos aises : calées dans les coussins du canapé, les jambes surélevées, une tisane fumante à la main, détente absolue. Nos conversations n’ont au départ aucune prétention intellectuelle ou philosophique. Tout est digne d’intérêt, la recette de cuisine comme le deuil douloureux, la maladie, les ruptures … Ce soir, nous  laissons un peu plus dérouler le fil de nos vies  et nous sentons que nous avons franchi un nouveau palier dans la confidence, la confiance, l’abandon…  Noëlle nous conte une histoire familiale poignante, digne d’un roman. Puis chacune se surprend à dévoiler des bouts de vie enfouis, quelques fragments immergés de l’iceberg mais qui, nous le sentons bien, ont forgé ce que nous sommes. Chacune porte avec elle une histoire touchante, singulière et tellement loin de ce que nous laissons paraître. Ces confidences resteront scellées entre nous.

 

Mercredi 16 novembre

Journée randonnée au bord de la mer : « le sentier des douaniers » qui suit la côte et ses calanques entre Port Vendres et Banyuls. Temps superbe malgré un vent assez fort. Le sentier démarre près du phare. L’endroit est sauvage et le sentier très escarpé,ça descend  et ça monte, mais la vue splendide  sur la mer nous fait oublier l’effort . Arrêts fréquents pour  reprendre son souffle  et admirer le paysage, la mer qui change de couleur d’un quart d’heure à l’autre. Pique nique réparateur sur une plage déserte…enfin presque puisqu’un jeune homme est venu prendre un bain de soleil. Il attendra  notre départ pour enlever son caleçon et se jeter nu dans l’eau glacée. Mais, du haut de la crête, nous n’avons rien perdu du spectacle !

 Sur le chemin du retour, rencontre avec un couple de randonneurs ; Noëlle remarque que « Martine n’a pas son pareil pour  brancher  les promeneurs ». Elle aime engager la conversation et constate avec bonheur qu’en quelques minutes des étrangers peuvent parfois lui raconter toute une vie. Marie Jo pense que ce n’est pas donné à tout le monde, qu’il faut des dispositions particulières. Martine se dit qu’elle a peut être raté deux brillantes carrières : Psy et agent du FBI !

Après plusieurs heures de marche, proche parfois de l’escalade, accompagnées par une nuée de mouches, nous sommes ravies de retrouver le confort de la voiture.

 Retour vers Collioure. Malgré la fatigue nous visitons ce joli port qui a inspiré tant de peintres (Matisse, Derain, Dali, Picasso…).  Tandis que Martine prend des photos, un bateau militaire largue à la mer tout un bataillon de soldats. Ils nagent jusqu’à la plage et nous les voyons, quelques instants plus tard dégoulinants et grelottants,, passer au pas de charge dans les ruelles de la citadelle.


 


Marie Jo est très fatiguée mais  contente d’avoir repoussé ses limites. Retour à Alénya, le dos et les mollets endoloris. Massages et repos bien mérités !

Fou rire autour de Ghyslaine racontant avec humour les facéties de son mari qui, par exemple, en vacances, envoie des cartes postales à ses chiens !

Nous aussi, ce soir, nous rédigeons des cartes postales  pour le personnel de l’hôpital ; elles nous tiennent à cœur toutes ces dames, nos anges gardiens en blouse blanche qui nous soignent, nous écoutent, nous pansent… et nous enveloppent de leurs ailes bienveillantes. Tiens, bizarre, encore des femmes, toujours des femmes pour se battre contre la maladie et pour aider d’autres femmes à s’en sortir. Serions-nous prophétesses dans le domaine de la santé par la parole, dans la confiance et le non-jugement ?

Méditation sur un texte que Noëlle nous lit et qui parle à chacune, notamment dans le cadre du combat que nous avons à mener contre la maladie ou avec la maladie en essayant de l’apprivoiser :

          

     " La guerre la plus dure c'est la guerre contre soi-même. Il faut

arriver à se désarmer. J'ai mené cette guerre pendant des années, elle a été

terrible. Mais je suis désarmé.

Je n'ai plus peur de rien car l'Amour chasse la crainte. Je suis

désarmé de la volonté d'avoir raison, de me justifier en disqualifiant les

autres. Je ne suis plus sur mes gardes, jalousement crispé sur mes

richesses. J'accueille et je partage.

Je ne tiens pas particulièrement à mes idées, à mes projets. Si l'on

m'en présente de meilleurs, ou plutôt non pas meilleurs mais bons,

j'accepte sans regrets. J'ai renoncé au comparatif. Ce qui est bon, réel,

vrai, est toujours pour moi le meilleur. C'est pourquoi je n'ai plus peur.

(Athenagoras)


La sagesse, ça a l’air tellement simple et évident. Il faudrait relire ces phrases chaque matin.

 

 Et si la maladie nous avait fait un peu avancer dans ce sens ? Si elle nous avait apporté quelques bénéfices inattendus : ce petit supplément d’âme qui fait parfois défaut à l’humanité galopante ? Une plus grande acuité pour les belles choses ?  Une capacité à être un peu plus à l’écoute de nous même, des autres aussi, de notre désir, de nos aspirations, à mettre quelques touches éclatantes à la vie, à apprécier que l’on prenne un peu soin de nous, à nous délester de ce qui est factice… mais aussi à repérer ce qui est nocif ?

 

Ce qui est »bon, réel et vrai » ce soir  c’est le repas Espagnol : un vrai régal ! Nous savourons une fois encore le plaisir de nous faire servir comme des princesses. Nous allons finir par nous y habituer ! L’ambiance est très chaleureuse dans le restaurant. Le courant  passe bien avec le personnel. On nous appelle « les filles », c’est très affectueux.  Et nous ne boudons pas notre plaisir de nous faire chouchouter. Nouvelle discussion autour des enfants. Bizarrement, avec l’avancée du séjour, nous évoquons de moins en moins la maladie. Peut être avons-nous réussi à l’oublier un peu .L’aurions nous mise en  vacances ?

 

Jeudi 17 novembre

 Grand circuit touristique aujourd’hui : Collioure, Cerbères, Liansa, Cadaques. Au prix de quelques virages, nous prenons la route côtière pour profiter du paysage grandiose. Au bout du périple nous découvrons un superbe village bleu et blanc : Cadaques, patrie de Dali. Dépaysement total, on se croirait en Grèce. Nous descendons jusqu’à la plage le temps d’une collation dans un bar au bord de l’eau. Puis nous partons à la découverte des ruelles blanches, typiques, pavées d’ardoises bleutées et parfaitement désertes en ce début d’après midi : en Espagne la sieste dure jusqu’à 18h, même en hiver ! Seule une boutique  est ouverte, celle d’une artiste Française, Solange, qui crée des  patch- works de tissus anciens. Solange est intriguée par notre petit groupe. Quatre femmes en balade en cette saison, ce n’est pas banal ! Alors nous lui racontons notre démarche. Solange est d’autant plus touchée qu’elle a traversé, elle aussi, des épisodes difficiles lors du cancer de son mari. Nous la sentons émue. A l’époque, elle aurait aimé pouvoir partager sa douleur avec d’autres.

Ghyslaine et Martine achètent chacune un coussin, Noëlle un tapis de table. Ils nous rappellerons cette jolie rencontre.

 Encore quelques photos de ces ruelles tortueuses et pleines de charme avec les bougainvilliers  en fleurs, pour bien les garder en mémoire puisqu’il faut déjà reprendre la route.

 



Nous rentrons assez tôt. La fatigue s’accumule. La vie de touriste n’est pas de tout repos !

Le temps de s’installer confortablement dans les coussins, de sacrifier au rituel de la tisane, de se prélasser … quand l’une d’entre nous s’exclame : « Et si on parlait du problème de la libido lié à la maladie ! ». Sujet tabou s’il en est ! Enorme pavé dans la marre dont l’onde de choc  laisse les trois autres muettes pendant quelques instants. Ce qui est plutôt rare !

 

 Avec pudeur,  chacune à son tour évoque ses difficultés  plus ou moins transitoires, en essayant d’éviter la dérision qui serait une manière facile d’éviter le sujet, et finalement la parole se libère. On évoque la baisse du désir liée aux bouleversements hormonaux et  psychologiques, conséquence directe des traitements et du traumatisme : fatigue, image du corps dégradée, épisodes dépressifs,  décalage avec le conjoint qui est en pleine santé, peur du regard de l’autre, sentiment d’incompréhension… mais aussi le fait qu’il y a des besoin plus fondamentaux à combler en priorité surtout en période de chimio : s’alimenter, dormir, combattre nausée ou douleur …survivre !

Ce sont aussi des problèmes physiologiques et mécaniques, mineurs mais ô combien invalidants: sécheresse des muqueuses liée aux chimios et à la ménopause précoce qu’elles induisent, les cystites à répétitions…de vrais remèdes contre l’amour !

Nous échangeons quelques idées et conseils: en particulier évacuer toute culpabilité… Et constatons que nous sommes toutes logées à la même enseigne.

 Une note positive : les bienfaits de pouvoir communiquer sur le sujet pour dédramatiser, car la réalité est souvent moins tragique que l’idée qu’on s’en fait. Et puis l’amour n’est pas une discipline olympique, nul n’est tenu à la performance. La seule règle est le bien être des intéressés.

 De notre débat, il ressort qu’en ce domaine rien n’est jamais perdu, tout peut renaître, même après une longue pause : avec patience,  tendresse, un zeste d’imagination et une volonté de s’informer de part et d’autre…il peut même y avoir d’heureuses surprises qui contribuent à se sentir à nouveau bien vivantes.

Il fallait avoir le courage de lancer un sujet aussi tabou ! Bravo !

 

Un repas Grec nous attend au restaurant : vite à table ! Le bon vin aidant, la discussion se poursuit autour de la libido mais sur un mode plus humoristique. Le couple, à la table à côté, saisit quelques bribes de la conversation et semble intéressé par notre joyeuse conférence. Souhaiteraient ils se joindre à nous? Nous ne le saurons jamais.

 

Vendredi 18 novembre

Grand soleil pour notre dernier jour : tandis que nous prenons notre dernier « p"tit déj’ », en cuisine, on nous prépare un pique nique pour le midi afin de profiter pleinement de la journée.

Visite de Elne, village voisin, typique du Pays Catalan, dominé par une très belle église romane. Nous ne pourrons pas la visiter car il y a un enterrement ce matin et ce n’est pas le genre de cérémonie qu’il nous faut en ce moment. Nous nous attardons sur le marché  à travers les ruelles de la vielle ville ou nous avons l’agréable impression de nous fondre dans la vie locale.

 

Après quelques emplettes, nous avons envie de passer un moment au bord de l’eau : en route pour la plage de Saint Cyprien, toute proche, avec ses belles allées bordées de palmiers. Promenade au bord de l’eau. Nous sommes plus silencieuses, pensives, le regard se perd vers le large. Nous ramassons bois flottés et coquillages, comme des enfants …on se laisse bercer au rythme des vagues, on est bien !

Un seul banc, un peu déglingué, au bord de cette immense plage quasi déserte. Nous nous y installons pour pique niquer. Le tableau doit être cocasse. Marie Jo demande à une dame, à la recherche de son chien, de nous prendre en photo pour immortaliser l’instant. La conversation s’engage avec cette jeune femme. Elle nous raconte ce qui l’a amenée ici, et nous déroule tout un pan de sa vie, en creux et surtout en bosses, comme toujours. Nous lui racontons notre aventure…on se souhaite bonne chance. Une belle rencontre ! Simple et vraie.

Noëlle remarque qu’il n’y a qu’entre femmes qu’on peut atteindre une telle qualité de communication,  authentique et spontanée.

 

Dernier coup d’oeil sur le beau spectacle du Canigou : sa crête enneigée semble léviter entre ciel et vignobles. Contemplation et pause photo. On a les Fuji-Yama qu’on peut !

 

15H : le moment est venu de rentrer au « Mas Blanc » pour charger les bagages.

Le coffre parait soudain tout petit par rapport à tout ce que nous devons y mettre. Notamment 4 énormes jarres Espagnoles !  Après plusieurs essais calmes et calculés au millimètre, tout finit par rentrer. Noëlle aura les genoux collés au menton à cause des poteries sous ses pieds; Ghyslaine et Marie Jo seront hermétiquement calées entre les sacs. Ça devrait aller pour  2H30 de voyage seulement ! Enfin c’est ce que nous croyons à cet instant, mais nous allons vite déchanter.

Peu après le péage nous observons déjà quelques ralentissements ; ce n’est pas une heure de pointe, ni un jour de départ en vacances, pas d’intempéries en vue…nous nous branchons sur 107.7FM et  apprenons qu’il y a simultanément : des travaux, un accident de poids lourd et une manif’ au péage de Montpellier ! Il est trop tard pour quitter l’autoroute, le réseau secondaire est déjà saturé; durant 2 heures nous roulons au pas.

 

Il se fait tard et nous retrouvons nos vieux réflexes de mères de famille : chercher de quoi subsister. Noëlle plonge en apnée au milieu des poteries et des bagages et finit par trouver oranges, chocolats, biscuits…que nous partageons. Noëlle et Marie Jo donnent la becquée  au chauffeur. Pour détendre l’atmosphère Ghyslaine, qui est notre « joke-box » à nous,  propose de nous raconter quelques aventures inédites et rocambolesques de son mari, tout en aérant sa perruque au bout de l’index … nous rions de bon cœur. Dans les autres voitures, les automobilistes blêmes et stressés nous regardent comme des extra terrestres.

 

20h : L’autoroute se débloque enfin ; arrêt dans une station pour prendre une boisson chaude ; le temps devient glacial et nous sommes impatientes de retrouver bientôt nos familles et la chaleur de nos foyers respectifs.

 

Le rendez vous est pris pour un déjeuner  chez Ghyslaine en Décembre avec visite de la cave coopérative et de la boutique du terroir.




                                         

Quelques semaines plus tard…

 


  Ghyslaine : Ce fut une expérience d’échanges très intéressante : nous avons parlé de nos peines, nos soucis, nos interrogations, notre entourage. Nous avons beaucoup ri, ce qui nous a permis de nous lâcher complètement, de nous découvrir et d’être en osmose, liées par le même problème. Cela nous a donné de la force pour l’avenir et encouragées à voir les aspects positifs de la maladie. C’est une thérapie contre la récidive, pour garder le moral et continuer à lutter encore plus efficacement …et ne plus être seule dans son coin.

 

  Marie-Jo : Ce séjour a été pour moi un enrichissement personnel tant sur le plan intellectuel que physique et humain,  par ce que nous avons pu échanger.

Avant la maladie, je ne m’autorisais pas de vacances sans ma famille. Depuis j’ai l’impression que je ne dois pas perdre une seconde. Je suis toujours dans l’euphorie des préparatifs. Je suis contente de partir… et heureuse de rentrer. Ces escapades ne durent pas seulement quelques jours mais leurs souvenirs restent gravés longtemps dans ma mémoire et je peux les revivre à tout instant.

 

  Noëlle : J’ai l’habitude de partir avec des groupes dont je suis le plus souvent responsable. Ici, c’est totalement différent. Je suis partie uniquement pour moi, je savoure la vraie liberté, rien n’est prévu d’avance. On vit l’instant présent à fond. Personne ne dépend de moi et moi je ne dépends de personne. Un brin d’instabilité au départ, le temps de trouver un équilibre en dehors de mon quotidien ordinaire. Je me suis laissée « coucouner » comme un bébé par les copines. Je me suis surprise à me laisser faire et ça c’est tout nouveau pour moi !

 

  Martine : C’est en relisant, quelques semaines plus tard, le précieux journal que Noëlle a écrit en voiture, à table, dans son lit, sur la plage, partout… et en participant à l’écriture finale que je mesure combien cette aventure a été riche en échanges. La possibilité de parler en toute confiance,  dans un cadre de vacances, loin de nos vies habituelles, sans contraintes matérielles, de temps ou d’intendance, d’élaborer un projet ensemble et le mener à bien, de tisser des liens…tout ceci donne beaucoup de courage et d’énergie pour entreprendre a nouveau . C’est-à-dire vivre !

 La maladie isole, marginalise et atrophie la confiance en soi … Je crois que nous avons trouvé un  remède à ces symptômes aussi ravageurs que la maladie elle même.

 

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